Ernest Pignon-Ernest

 

 

Ne pas Perdre de vue

On dit malentendu, tandis que mal regardé ne se dit pas. Il y a pourtant beaucoup de méprise, de quiproquo, d’équivoque dans les yeux qui regardent et n’y voient pas.
Partout, en tous lieux, jusqu’aux ruelles, impasses, oasis, ermitages les plus reculés de la terre, le raz de marée des images mouvantes submerge, sature la vue, réduit le champ du visible à un écran, cadre et encadre la réalité autant que l’imaginaire.
Face à cela, dessiner s’impose comme un choix éthique qui veut d’un même geste lier la pensée et la main, garder l’élan des origines, préserver l’ensemble du parcours qui de traits en empreintes, d’ébauches en croquis, esquisses, fresques, multiplie, décline et amplifie le signe d’une connivence humaine.
Car, contrairement à la peinture, le dessin est de tous les temps, nullement tributaire des chronologies, des synopsis, des hiérarchies de l’histoire de l’art.
En dessinant, pour Ernest Pignon-Ernest, il ne s’agit pas tant de représenter que de rendre présent. Au point que cette action, en quelque sorte libertaire, s’apparente à une effraction, à un surgissement qui articule les références les plus précises avec l’approche la plus subjective, la plus intuitive, capable de saisir comme à bras le corps, par grands pans de mémoire ou d’histoire, ce qui d’ordinaire ne peut être capté.
Mais ici le recours aux dessins, hautement revendiqué, ne va pas sans incompréhension quand on prétend leur donner toute la place alors qu’ils fonctionnent comme mediums, comme outils, comme agents perturbateurs. Ils font partie de l’œuvre sans être jamais l’œuvre tout entière.
Leur construction, leur écriture, leur échelle, ce qu’ils figurent et comment cela est figuré, ne s’élaborent que dans la perspective des relations et interactions avec les lieux, soigneu- sement repérés, auxquels ils sont destinés.
Ce qui est ainsi proposé, c’est à la fois une intervention plastique dans le réel et les résonances symboliques, mythologiques, sacrées, anthropologiques, politiques, événe- mentielles, qu’elle suscite. Avec son espace, son passé, ses zones d’ombre, son potentiel suggestif soudainement activé, déstabilisé par l’insertion d’un élément de fiction, c’est la rue qui se trouve exposée. Non pas en devenant « la plus grande galerie du monde », mais en étant comme dévoilée, révélée à elle-même, par l’entremise, en l’occurrence l’inter- cession artistique, d’Ernest Pignon-Ernest.
Là réside la singularité radicale de celui qui est reconnu, à juste titre, mais parfois assez confusément, pour avoir été l’initiateur du « street art ». À l’évidence, il est avant tout l’inventeur, le metteur en scène et l’acteur d’une création inédite, qui, servie par une fastueuse maîtrise technique, conjugue remémoration, engagement existentiel et happening poétique.
Texte d’André Velter 2014